Présentation

https://dx.doi.org/10.12795/PH.2020.v34.i02.01

La question identitaire est au cœur de la réflexion depuis la période de décolonisation et reste d’actualité dans de nombreuses interrogations caractérisant les textes, littéraires comme théoriques, publiés depuis le XXe siècle. Le contexte littéraire francophone est donc partagé par l’appartenance identitaire, soit au centre, soit à la périphérie, une problématique qui n’est qu’une conséquence du colonialisme et des voix contestataires qui s’y opposent. De cette manière, de nombreux intellectuels ont voulu se faire entendre afin de revendiquer une identité qui leur est particulière et qui surgit dans le domaine de la périphérie. Si le contexte anglophone est le précurseur de cette théorie dite « post colonialiste » qui s’inaugure à travers le discours de figures telles que Said (1978) ou Bhabha (1990), les écrivains et philosophes français mettent en avant l’importance de cette définition identitaire. D’ailleurs, le mouvement de la négritude développé par Damas (1947), Césaire (1956) et Senghor (1964) s’interroge déjà sur la question de l’altérité, concept qui sera repris par la suite par d’autres intellectuels comme Derrida (1969), Deleuze (1980) ou Glissant (1996), entre autres. L’importance de ce type de littérature, ainsi que sa diffusion, nous permettent de parler d’un dépassement du contexte colonial (ou des anciennes colonies), la problématique se pose maintenant autour d’un conflit qui oppose le centre et la périphérie.

Dans le cadre de cette monographie destinée aux études littéraires dans le contexte francophone, nous estimons que la recherche sur la question de frontière, encore d’une très grande actualité, est d’autant plus pertinente. Notre proposition tourne autour de la réflexion de cette situation particulière qui s’érige notamment au niveau géographique et cherche à donner la parole aux études abordant la construction identitaire depuis la périphérie, voire en dehors de l’Hexagone. La vision hiérarchique utilisée pendant longtemps pour confronter anciens colonisés et colonisateurs doit être remplacée par de nouvelles conceptions permettant de renforcer l’hétérogénéité identitaire. Des concepts tels que rhizome, introduit par Deleuze et Guattari (1980), hybridité (Bhabha en 1990 puis Toro en 2009) et littérature migrante (Nepveu, 1988) établissent les fondements théoriques et épistémologiques de cette quête identitaire qui se construit à partir de la notion de « frontière » et qui ne pourrait pas être conçue sans l’idée de déplacement. Ainsi, certains auteurs vont suivre un mouvement centripète comme par exemple Leïla Sebbar ou Nina Bouraoui qui quittent l’Algérie de leur enfance pour s’installer en France par la suite. De même, ce parcours est suivi par des écrivains dont l’appartenance n’est pas forcément liée aux anciennes colonies, ce que nous observons dans le cas d’Albert Cohen qui souffrira d’un conflit identitaire lié à la religion et au déplacement orient-occident. Le même paradigme se répète même en dehors de l’Hexagone si nous abordons la traversée de Pélagie dans le roman d’Antonine Maillet (1979) où le personnage part à la poursuite de son identité acadienne après le « Grand Dérangement ». Or, si les contextes sont différents, la quête se construit toujours à partir d’un déplacement vers le centre identitaire : un symbole de cette lutte pour s’intégrer dans une société concrète. Un rapport concret se tisse avec la langue française qui sert à créer un discours particulier, celui de l’altérité. Pour le construire, les auteurs peuvent se servir de différents procédés comme l’autobiographie (Lejeune, 1975) ou l’autofiction (Doubrovsky, 1977) ce dernier leur permettant de créer un alter ego capable de refléter, par le biais de la fiction, leur parcours identitaire et leur expérience migrante. Par ailleurs, cette quête constante peut se construire à travers des mythes servant à créer des archétypes par la suite. De cette manière, l’étude des symboles constitutifs des mythobiographies (déjà développé par Jung en 1973 puis par Valastro en 2012) s’avère également intéressante. Ce sont justement ces notions qui sont mises en avant dans cette monographie : Construire une identité en dehors de l’Hexagone.

L’ouvrage sera inauguré par « Identités afropéennes dans Blues pour Élise de Léonora Miano » de Marion Coste (Université de la Sorbonne Nouvelle). Coste se propose de remettre en question l’idée de « race » : les protagonistes du roman de Miano, issues d’origines africaines, sont confrontées à des problèmes qui dépassent cette notion et qui se veulent universels, de sorte que les clichés concernant la négritude sont révisés étant donné la grande variété identitaire des personnages du roman Blues pour Élise (2010). D’ailleurs, ces personnages vont dépasser en quelque sorte les vieilles rancœurs et vont intégrer ce que Miano appelle « Afropéa » : un lieu de rencontre des cultures africaines et européennes. Pour ce faire, Coste va se servir au niveau méthodologique du concept de « déterritorialisation » développé par Deleuze et Guattari (1980) qui est à la base d’une identité créolisée ou « identité frontalière ».

La contribution de Juan Manuel Sánchez Diosdado (Université de Cadix) intitulée « Mohamed Choukri : de la transgression de frontières à l’écriture amalgamée » aborde l’idée de transgression des frontières, géographiques mais aussi familiales et sexuelles dans son roman autobiographique Le Pain nu. Une transgression qui se construit également par le biais d’une écriture amalgamée et hétérogène. La ville de Tanger, devient l’espace du récit et représente la révolte des personnages principaux, ces derniers rejetant ou détruisant les limites qu’on leur impose. L’auteur établit donc un parcours par les éléments transgressifs du roman pour aborder ensuite la construction polymorphe du récit de Choukri.

De son côté, Salah Khan (Université Autonome de Madrid) reprend les théoriciens de la post colonialité dans son article « Frontière et formation de l’identité face à l’autre dans la littérature-monde de langue française » afin d’appliquer cette perspective aux textes de romanciers comme Brierre, Djebar ou encore Chraïbi. De cette réflexion naissent des constantes thématiques telles que l’expérience de la douleur ou du deuil, le recours à la prosopopée ou le courage de la résistance. Tout cela dans le cadre de la notion de « frontière » au sein de la littérature-monde de langue française.

Enfin, Martine Renouprez (Université de Cadix) revient sur les mythes fondateurs de l’identité belge dans « Construire une identité belge hors de l’Hexagone » et propose une analyse de symboles à partir de la sociologie de la littérature (Barthes, 1957). La construction de la nation belge au XIXe siècle entraîne l’idéalisation d’un sentiment unitaire ou « âme belge », point de convergence des différentes cultures qui la conforment. Or, ce mythe sera rapidement déconstruit lors de la fédéralisation du territoire à partir de 1920 et dont les traces restent dans l’intérêt d’indépendance de la Flandre. Une complexité identitaire et politique qui justifie le sentiment de « l’entre-deux », tout comme la réconciliation d’éléments contraires propre à la notion de mythe, et qui aboutissent à ce que Renouprez appelle la « non-identité ».

Ariadna Borge Robles, Elena Puerta Moreno y Alexia Zilliox

Sevilla, 2020

Références bibliographiques

1 Bhabha, H. K. (1990). Nation and Narration. Routledge.

2 Barthes, R. (1957). Mythologies. Les Lettres nouvelles.

3 Césaire, A. (1956). Cahier d’un retour au pays natal. Présence africaine.

4 Damas, L.-G. (1947). Poètes d’expression française. Éditions du Seuil.

5 DeleuzE, G. et Guattari, F. (1980). Capitalisme et Schizophrénie : Mille plateaux. Minuit. 

6 Derrida, J. (1969). Dissemination. Éditions du Seuil.  

7 Doubrovsky, S. (1977). Fils. Galilée. 

8 Glissant, É. (1996). Introduction à une poétique du Divers. Gallimard. 

9 Jung, C. (1973). Memories, dreams, reflections. Pantheon Books.

10 Lejeune, P. (1975). Le Pacte autobiographique. Éditions du Seuil. 

11 Nepveu, P. (1988). L’écologie du réel. Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine. Boréal.  

12 Said, E. (1978). Orientalism. Pantheon Books.

13 Senghor, L. (1964). Liberté 1: Négritude et humanisme. Éditions du Seuil.

14 Toro, A. (2009). Epistémologies. “Le Maghreb”. L’Harmattan.  

15 Valastro, O. M. (2012). Biographie et mythobiographie de soi : L’imaginaire de la souffrance dans l’écriture autobiographique. Éditions Universitaires Européennes.